Une guerre se termine, une autre se prépare
Par Rémi Kauffer
Adieu, Reich millénaire : l’Allemagne est à bout de forces. Le 30 avril 1945, Hitler met fin à ses jours dans son bunker de Berlin. La capitale allemande tombe le 2 mai aux mains des forces soviétiques. Le même jour, les combats cessent sur le front italien. Le 4, les représentants des forces allemandes de l’Europe du Nord-Ouest sont contraints de signer un acte de capitulation au poste de commandement du général britannique Montgomery, sur la lande de Lüneburg.
Le 6 mai à Reims, quartier général des forces anglo-franco-américaines, le général Jodl, plénipotentiaire allemand, se concerte par téléphone avec l’amiral Karl Dönitz. Celui-ci, successeur désigné du Führer, mène un combat de retardement près de la frontière danoise. Mais l’espoir de diviser in extremis les Alliés se dissipe bien vite : fidèle aux engagements anglo-américains envers l’Union soviétique, le commandant en chef des Alliés occidentaux, « Ike » Eisenhower, refuse en effet tout arrêt des combats limité au seul front ouest. Dönitz se résigne à capituler. Le 7 à 2 h 41, Jodl signe la reddition totale des forces allemandes à l’Ecole professionnelle et technique de garçons de Reims. Entrée en vigueur le 8 à 23 h 01. Mais les Russes l’exigent : l’Allemagne vaincue boira le calice jusqu’à la lie, et le dernier acte doit avoir lieu à Berlin. Le 9 mai peu avant une heure du matin, le maréchal Keitel paraphe le texte définitif de capitulation à l’école de Karlshorst, banlieue de la capitale occupée par l’Armée rouge.
Paris saura bientôt les détails de cette cérémonie, flatteurs pour l’amour-propre national. Pénétrant dans la salle à 0 h 10, Keitel, tout en raideur prussienne sous les flashs des photographes, a repéré le général de Lattre, chef de la Ire armée française, présent avec l’aval des Soviétiques, metteurs en scène du spectacle. « Ah, il y a aussi des Français, il ne manquait plus que cela », a soupiré le chef de la Wehrmacht. Les vingt-quatre heures supplémentaires qu’il demandait lui ayant été refusées, Keitel est venu s’asseoir aux côtés de De Lattre. Il a retiré ses gants, puis paraphé l’acte de capitulation. Le maréchal Joukov pour les Soviétiques, l’Américain Spaatz, l’Anglais Tedder, représentant d’Eisenhower... et de Lattre bien sûr ont contresigné le document en qualité d’observateurs.
Ruinée par quatre ans et demi d’occupation, la France a bien besoin de telles compensations. L’action de la Résistance, la ténacité du général de Gaulle et la pugnacité du demi-million de soldats tricolores engagés sur les divers fronts de cette guerre mondiale finissante lui ont certes valu de figurer dans les rangs des vainqueurs, arrachant par la même occasion son futur siège au Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies. Mais une partie du sol national n’est libérée que de très fraîche date (la poche de Royan, l’île d’Oléron, la pointe de Grave, puis La Rochelle), tandis qu’une autre reste encore aux mains des Allemands (les poches de Dunkerque, Lorient et Saint-Nazaire ne se rendront que les jours suivants). Sans compter la guerre qui se poursuit en Asie, où les Japonais n’ont pas encore rendu les armes.
La joie le dispute au soulagement. Rares sont à ce moment-là ceux qui prêtent attention aux nouvelles d’Algérie. Là-bas, les nationalistes du Parti du peuple algérien, le PPA, refusent le retour prochain à la normalité coloniale. Profitant du contexte favorable créé par la victoire annoncée des Alliés, les durs du parti et son leader, Messali Hadj, avaient semble-t-il conçu une action de masse à caractère insurrectionnel autour du 20 avril. Celle-ci ayant tourné court, Messali vient d’être interné à Brazzaville, au Congo. Qu’importe, on continuera sans lui. Sans plan solide non plus ! Le 1er mai, pour la fête du Travail, le PPA organise des cortèges séparés, déclenchant l’ire du Parti communiste algérien. Or le PCA n’est rien de plus que le « petit frère » de son homologue français le PCF, fort de deux ministres au sein du gouvernement de Gaulle. Le 8, le PPA et les modérés des Amis du manifeste et de la liberté profitent des premiers défilés de la victoire pour manifester en cortèges autonomes brandissant des drapeaux algériens.
Absurde mais mobilisatrice, la rumeur se répand un peu partout : les Américains seraient sur le point de débarquer pour chasser les Français ! Des démonstrations de rue sans violences graves sauf dans le Constantinois, à l’est du pays, qui lui, s’embrase. A Sétif, fief nationaliste, la manifestation, réprimée par la police, tourne à l’émeute. On crie « Houria » (« Indépendance »), « El Djihad Fisabil Allah » (« Guerre sainte »), on exige la libération de Messali Hadj. Des Européens sont massacrés par une foule de moins en moins contrôlable où les paysans venus du bled avec des armes blanches rudimentaires, serpes ou couteaux, sont très nombreux. La peur s’empare des pieds-noirs. Autour de Guelma, des milices européennes composées pour une bonne moitié de socialistes ou de communistes « rétablissent l’ordre » avec l’aval du sous-préfet, André Achiary. On tue les militants nationalistes fichés, on assassine aussi tout « indigène » qui pense, qui possède le certificat d’études ; et on profite de l’occasion pour piller les biens des musulmans aisés, assimilés, dans une logique mi-gauchiste, mi-nationaliste, à des « profiteurs de guerre ».
Les auteurs de ces exactions ? Des jeunes de moins de 18 ans ou des quinquagénaires car les pied-noirs des tranches d’âge intermédiaires, très largement mobilisés, sont encore sous les drapeaux. PCA et PCF applaudissent au titre de la lutte contre les « menées fascistes », ligne qui changera à partir du 16 mai seulement. Dans les campagnes, l’armée va effectuer le sale boulot jusqu’à la fin mai sous la houlette du général Duval, commandant la division du Constantinois. Bilan terrible : 102 morts côté européen ; au moins 15 000 côté algérien.
« Depuis le 8 mai, un fossé s’est creusé entre les deux communautés. Un fait est certain : il n’est pas possible que le maintien de la souveraineté française soit exclusivement basé sur la force », écrit Duval, lucide. Mais qui l’entend ? Pour cause de communications défaillantes, les nouvelles de Sétif-Guelma arrivent tardivement en métropole, où elles ne choquent d’ailleurs pas grand monde. Routine coloniale : il fallait bien manier le bâton ! Cette quasi-fin de guerre cache pourtant le début d’une autre. Les massacres du Constantinois annoncent le conflit algérien...
Historia mensuel - 01/05/2005 - N° 701 - Rubrique Retour sur l’Histoire - P 16 - 1100 mots - Dossier : Rémi Kauffer
Sur les traces de Lapérouse
En 1788, L’Astrolabe et La Boussole , deux navires de l’expédition Lapérouse, s’échouaient sur le récif de Vanikoro, aux îles Salomon dans le Pacifique. Depuis vingt-cinq ans, une association travaille sur le site. L’ultime campagne entreprise ce mois-ci a pour but de déterminer si les deux épaves retrouvées sont celles des navires disparus, et fouiller à terre le "camp des Français", où le squelette d’un rescapé avait déjà été découvert en 2003. Affaire à suivre.
Historia mensuel - 01/05/2005 - N° 701 - Rubrique Retour sur l’Histoire - P 17 - 81 mots - Dossier :
Le retour des Huns
Quelque 1 500 ans après avoir ravagé l’Europe, les Huns refont parler d’eux. En Hongrie, 2 400 descendants des guerriers d’Attila (ils seraient plusieurs dizaines de milliers) ont adressé une pétition aux autorités réclamant que leur soit reconnu le statut de minorité nationale, avec une langue et une culture distinctes.
Historia mensuel - 01/05/2005 - N° 701 - Rubrique Retour sur l’Histoire - P 17 - 56 mots - Dossier :
Toutankhamon autopsié
Plusieurs fractures, dont une à la tête, avaient laissé croire que Toutankhamon, le pharaon qui régna sur l’Egypte pendant dix ans, il y a trente siècles, avait été assassiné, à l’âge de 19 ans. Un récent examen au scanner infirme l’hypothèse. Pourtant, s’il n’y a pas eu crime, il y a un coupable : Howard Carter, l’Anglais qui mit au jour le sarcophage en 1922, et qui dans son empressement, aurait causé des dommages à la momie.
Historia mensuel - 01/05/2005 - N° 701 - Rubrique Retour sur l’Histoire - P 17 - 79 mots - Dossier : LA BONNE FORTUNE DE LA CAPITALE MONDIALE DU JEU
100 néons pour Las Vegas
Ce qui n’a longtemps été qu’une étape sur la piste de l’Ouest célèbre le 15 mai son premier siècle. Même si ses origines remontent à plus de trois mille ans !
Par Baudouin Eschapasse
Lorsque la ville surgit en plein milieu du désert du Nevada, on croit d’abord à un mirage. Avant d’être le refuge des joueurs du monde entier, Las Vegas est bel et bien une oasis ! Son nom même signifie « les prairies » en espagnol. Les voyageurs y effectuent une halte... depuis la préhistoire : des traces de campements remontant à près de trois millénaires y ont été retrouvées. Les Anasazi, les « Anciens » en langue navajo, se fixent dans cette partie du continent nord-américain à partir du Ier siècle avant notre ère. Cette ethnie, qui donnera naissance par la suite aux Pueblos et Paiutes, mais aussi aux Aztèques et aux Mayas en Amérique centrale, fonde un premier hameau. Ce ne sont d’abord que quelques hogans, des huttes en terre cuite, semblables à des igloos. Puis l’ébauche d’un petit village.
Après la conquête espagnole, des XVIe et XVIIe siècles, l’endroit devient un poste-relais sur le chemin qui conduit à la côte Pacifique. Ce sera aussi l’un des passages obligés pour les pionniers qui se rendront en Californie lors de la ruée vers l’or dans les années 1840. Premier point d’eau depuis la frontière de l’Utah, sur la « piste de la mort », l’endroit se transforme en petite ville : bars et hôtels miteux alternent le long d’une rue principale.
Las Vegas a si mauvaise réputation en 1855 qu’une trentaine de mormons débarque de Salt Lake City (Utah). Leur mission : ramener les brebis égarées dans le « droit chemin ». Ces envoyés de Dieu ont également pour tâche, plus prosaïque, d’exploiter un gisement de minerai de plomb. A leur tête, l’austère Brigham Young brandit sa bible chaque fois qu’il pénètre dans un lupanar. Dès l’année suivante, la ville a repris suffisamment digne allure pour que femmes et enfants suivent les pionniers de l’Eglise de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours, comme on appelle aussi les mormons. La colonie compte alors une centaine de membres. Deux années durant, ils prêcheront au milieu des cow-boys qui font transiter leurs troupeaux. Mais Brigham Young doit, en 1857, renoncer à son rêve de « corridor mormon » vers le Pacifique. Des dissensions sont apparues parmi les fidèles. La mission évangélique est abandonnée. Le fort qu’ils étaient en train de construire est laissé à un certain Octavius Decatur Grass qui le transforme en ranch avant de le revendre à une certaine Helen Stewart qui, à son tour, le cède à un sénateur du Montana, William Clark, propriétaire d’une compagnie de chemin de fer.
La ligne San Pedro-Los Angeles-Salt Lake ne fait pas le détour pour rien. Tout comme les hommes et leurs chevaux, les locomotives à vapeur ont besoin de faire le plein d’eau. Le 15 mai 1905, Clark met aux enchères 45 ha de terrains, vendus en deux jours. C’est l’acte de baptême de la ville. Le patron d’un saloon, flairant l’aubaine, investit, l’année suivante, 1 750 dollars dans un hôtel-casino, le Nevada, bientôt rebaptisé Golden Gate Hotel.
Avec l’assentiment du gouvernement du Nevada, qui ne condamne ni la prostitution ni les jeux d’argent - à l’inverse des Etats voisins -, d’autres entrepreneurs s’installent sur Freemont Street, la rue principale rebaptisée ainsi en l’honneur du capitaine John C. Fremont, qui fut l’un des tout premiers à s’aventurer dans cette contrée. Leur stratégie commerciale ? Des nuits très bon marché pour retenir les voyageurs. Mais des tables de jeu par dizaines pour les « plumer ». Le succès est immédiat.
Dès 1907, la ville se dote d’un réseau électrique et du téléphone. La municipalité fait paraître des encarts publicitaires dans la presse et propose des « forfaits de vacances » aux hommes d’affaires de la côte est. La réaction ne se fait pas attendre. En 1909, une loi fédérale, votée à Washington, interdit les roulettes et autres tables de poker sur tout le territoire des Etats-Unis. C’est Las Vegas que l’on vise. Les hôtels ont beau investir dans de nouvelles enseignes au néon, à partir de 1927 la ville est menacée par la crise. Une crise de bien courte durée, puisque la cité en sort en 1928 lorsque débute la construction du Hoover Dam, un gigantesque barrage hydroélectrique (inauguré en 1935) alimenté par les eaux du Colorado. La main-d’oeuvre afflue. La ville passe de 5 000 à 7 500 habitants.
Il faudra néanmoins attendre 1931 pour que les jeux d’argent soient à nouveau autorisés. En même temps que les mariages et divorces express, qui autant que les néons et les casinos font la réputation de Las Vegas. Une chance supplémentaire est donnée à la ville quand, en 1938, l’avocat général du proche Etat de Californie décide de s’en prendre aux tenanciers de tripots de Los Angeles. Las Vegas se fait une joie d’accueillir ces « exilés » qui vont prospérer pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1941, l’armée de l’air a en effet la bonne idée d’ouvrir une base au nord alors qu’une usine de magnésium est implantée au sud.
La capitale du jeu attire aussi tout ce que Hollywood compte de stars. Elles fréquentent l’hôtel El Rancho, le premier établissement construit sur le Strip, l’autre grande artère de Vegas. D’autres célébrités, sentant le filon, ne tardent pas à leur emboîter le pas. En 1946, un certain « Bugsy » Siegel est chargé, par les parrains de la mafia d’ouvrir le premier grand casino-hôtel de luxe. La roulette tournera dans le mauvais sens pour lui : le 20 juin 1947, quelque temps après l’ouverture du Flamingo, il est assassiné. L’homme de confiance de Cosa nostra aurait omis de rembourser ses bailleurs de fonds. Une histoire racontée par Sally Denton et Roger Morris dans Une hyper-Amérique. Argent, pouvoir, corruption ou le modèle Las Vegas (Autrement).
La réputation sulfureuse de la ville n’empêche pas les plus grands crooners américains (Dean Martin, Samy Davis Jr., Frank Sinatra ou encore Elvis Presley) de se produire dans les établissements de Las Vegas, et d’y acquérir de somptueuses villas. C’est ce que fera, en 1967, le fantasque milliardaire américain Howard Hugues, qui rachètera le Desert Inn. Il élira domicile au dernier étage de cet hôtel et y vivra reclus les huit dernières années de sa vie. La cité, qui comptait à peine 1 500 personnes en 1905 - 458 000 en 2000 -, reçoit bon an mal an de 30 à 35 millions de touristes dans sa vingtaine d’hôtels-casinos. L’un d’eux s’appelle le Mirage. Comme pour mieux nourrir les rêves de fortune des joueurs.
Historia mensuel - 01/05/2005 - N° 701 - Rubrique Retour sur l’Histoire - P 18 - 1112 mots - Dossier : Baudouin Eschapasse