DE PHILIPPE BOUVARD
C’est à l’intérêt suscité par l’agonie et aux lamentations provoquées par le trépas qu’on mesure, à l’instant où elle s’achève, la réussite d’une vie. A condition de distinguer entre curiosité morbide et compassion réelle, entre désolation de circonstance et chagrin authentique. La satisfaction posthume d’être pleuré par des gens n’appartenant pas à sa famille se paie d’avance à coups d’indiscrétions malsaines et de traques sans répit. Car, aujourd’hui, on admet plus facilement la prolongation d’un match que celle d’une existence. La dernière heure est priée de ne pas trop se faire attendre. L’impatience des uns et la vénalité des autres incitent à dire au revoir à des contemporains qui ne sont pas encore partis. Pernicieux et irréversible effet de la conjugaison des acharnements thérapeutiques et médiatiques : les médecins, qui ne baissent pas les bras, deviennent les adversaires des journalistes pressés de fermer des yeux pour boucler leurs éditions. Ce faisant, la presse alimente une ferveur populaire dont elle se nourrit aussitôt, en mobilisant, durant des jours et des nuits, des milliers de curieux devant un hôpital romain ou une clinique monégasque.
Trouvant - parfois trop tard
les mots qui saluent des mérites éminents, elle encense plus volontiers
les morts que les vivants. Elle ordonne les funérailles avant que la date
en soit fixée. Elle pleure avec les proches et larmoie avec les autres.
Quand les décès se font rares, elle célèbre le centenaire de génies qui ne
sont plus là pour souffler leurs bougies. Mêlant à l’encre d’imprimerie le
sang et les humeurs, elle ne cèle nulle précision physiologique, ne tait
aucune disgrâce et choisit toujours d’appuyer où cela fait le plus mal. Et
l’on est aussi peiné de voir disparaître des notables que - de très loin -
on affectionnait que d’assister à l’engagement dans les pompes funèbres
d’estimables représentants d’une profession à laquelle on appartient. La
mort, qui confère au plus obscur des fidèles la dignité des pontifes, ne
devrait-elle pas être protégée davantage ? Pourquoi le droit de s’éteindre
en paix accordé aux animaux serait-il refusé aux hommes ?
Les Français adorent parier sur l’avenir. Sur l’avenir d’un cheval. Sur
l’avenir d’une chanteuse. Il semble que leur intérêt faiblit lorsqu’il
s’agit de l’avenir d’un continent, fût-il le leur. Je remarque, à leur
décharge, que le « papier » d’un pur-sang tient en quelques lignes et que le
cursus d’une artiste ne remplit jamais trois cents feuillets. Si l’Europe
pouvait se résumer en un slogan, elle aurait autant de clients qu’un
détergent ou qu’un yaourt.
Pauvres écrivains ! Chaque fois qu’un photographe les surprend dans leur
bureau, la table de travail est bancale, les livres s’empilent à même le
sol et l’observateur le moins attentif comprend que le ménage ne sera pas
fait avant leur entrée dans la Pléiade.
Et si, après son purgatoire judiciaire, Alain Juppé voyait freiner son
retour aux affaires par sa calvitie ? Car les grands destins politiques
appartiennent désormais aux propriétaires d’un système pileux luxuriant :
la coiffure de Breton est plus haute que les coiffes bretonnes.
On mesure mieux les effets pervers de la pierre-refuge depuis qu’elle a
remplacé l’étalon-or : d’un côté des plus-values mécaniques mais
immobilisées au détriment de l’argent qui, en circulant, vivifie
l’économie ; et de l’autre d’infortunés propriétaires assujettis à l’ISF
alors qu’ils n’acquittent même pas l’impôt sur le revenu. A quoi
s’ajoutent des loyers qui, après les familles ouvrières, chassent des
villes les survivants de la classe moyenne. Les favelas ne sont pas
loin...
Alain Gillot-Pétré et Jean-Pierre Gaillard variaient la couleur de leurs
pochettes selon que la météo ou que la Bourse étaient favorables. Pourquoi
ne pas confier les journaux télévisés à des demoiselles gaies ou tristes,
choisies en fonction de la tonalité dominante de l’actualité ? Ainsi, rien
qu’au sourire de l’une ou à l’air sombre de l’autre saurait-on, avant la
première phrase, comment tourne le monde...
Les historiens du travail qui, dans un demi-siècle, se pencheront sur les
rémunérations de ce début de millénaire n’auront nulle peine à reconnaître
nos feuilles de paie : de plus en plus de lignes ; de moins en moins
d’argent.
Quand on sonde trop souvent un pays, c’est qu’il est gravement malade.
Nombrilisme et délayage sont devenus les deux mamelles des librairies.
Sur tous les rayons, des écrivains d’occasion vendus au prix fort narrent
par le menu des existences dont l’intérêt ne justifie pas la
déforestation.
La SNCF s’offre un nouveau logo. L’ancien, devenu historique, n’était
nullement usé. Avec les sommes dépensées, on aurait pu réparer la
sonorisation des gares et des wagons qui déraille régulièrement.
Peut-être conviendrait-il de relativiser les vertus de l’expérience qui,
à la faveur des décennies accumulées, augmente le nombre des idées reçues
et des idées fixes, des manies et des superstitions, des copinages et des
détestations.