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Le mythe de l’origine du sida liée à un vaccin polio contaminé réfuté

mardi 15 février 2005 par admin

La théorie qui attribue l’apparition du sida à un vaccin polio oral contaminé, utilisé dans les années 50 en Afrique, dans l’ancien Congo Belge, est "réfutée" par une équipe internationale conduite par un biologiste de l’évolution américain, "preuve directe" à l’appui. Leur recherche paraît dans la revue scientifique britannique Nature datée de jeudi.

Le mythe de l’origine du sida liée à un vaccin polio contaminé réfuté

Selon cette théorie, persistante malgré de solides arguments allant à son encontre, relèvent les chercheurs, la transmission du sida à l’homme résulterait d’une contamination de ce vaccin par du virus du sida du singe (VIS). Michael Worobey, biologiste de l’évolution à l’université d’Arizona, est retourné sur place en 2003 en République Démocratique du Congo (RDC), dans la région de Kisangani, Stanleyville à l’époque. Les chercheurs ont ainsi découvert un nouveau variant du virus du sida du singe - le VIScpzRDC1 (en Anglais SIVcpzDRC1) - parmi les chimpanzés de cette région.

La nouvelle souche de VIS n’est pas l’une de celles dont est issu le VIH-1, le virus responsable de la pandémie du sida humaine, affirment les chercheurs, après analyse génétique. "Cette découverte apporte une preuve directe que ces chimpanzés (de la région en cause) ne sont pas la source de la pandémie de sida humaine" et "réfute la théorie du vaccin" polio contaminé, écrivent-ils.

Pour défendre leur point de vue, les chercheurs s’appuient en tout cas sur le fait qu’ils n’ont pas trouvé dans les 97 prélèvements de selles de chimpanzés recueillis de virus apparenté à celui du sida humain .

BARRIÈRE D’ESPÈCE

Deux journalistes américains, Tom Curtis (1992, magazine Rolling Stone) et Edgard Hooper (1999, livre The River), ont mis en cause le vaccin anti-polio de l’Américain Hilary Koprowski administré de 1957 à 1960 à un million de personnes, en grande partie dans l’ex-Zaïre (RDC).

Hooper a développé une théorie reliant cette campagne de vaccination expérimentale et l’apparition du sida, arguant que des tissus de chimpanzés, potentiellement contaminés, auraient servi à fabriquer cette ancienne version de vaccin oral. Les scientifiques sont d’accord sur un point : le virus du sida humain (VIH) a pour ancêtre un virus de l’immunodéficience simienne (VIS) du chimpanzé. Mais reste à déterminer quand et comment ce virus de singe a franchi la barrière d’espèce pour passer à l’homme. Selon l’étude, le nouveau virus du chimpanzé appartient à une branche différente de l’arbre généalogique ("phylogénétique") des virus de chimpanzé apparentés au VIH.

S’appuyant sur leur découverte et les analyses antérieures d’échantillons du vaccin de l’époque montrant l’absence de VIS, de VIH ou d’ADN de chimpanzé, les chercheurs estiment que l’hypothèse reliant le sida à ce vaccin contre la poliomyélite "devrait être abandonnée". M.Worobey a poursuivi cette recherche en mémoire d’un confrère britannique renommé, Bill Hamilton, mort de paludisme en 2000 au retour de la première expédition. Worobey désire maintenant "étudier cette zone géographique, prélever plus d’échantillons, comprendre comment le virus simien se maintient et se transmet parmi les chimpanzés et comprendre pourquoi il (sa version humaine) est si pathogène pour l’Homme mais pas pour le chimpanzé". Ce travail est co-signé par d’autres chercheurs zaïrois, britanniques et américains.

Avec AFP

Le livre qui a tout déclenché

La théorie du vaccin antipolio à l’origine de l’épidémie de sida est défendue par un journaliste britannique, ancien correspondant de la BBC en Afrique, Edward Hooper. Celui-ci publie aux États-Unis, en 1999, The River - A Journey To The Sources Of HIV And Aids, un ouvrage de près de mille pages, fruit d’un travail d’enquête de plus de dix ans. Dans son livre, Hooper fait le lien entre le laboratoire de Stanleyville, au Congo belge, le camp Lindi - un camp d’élevage de chimpanzés installé à proximité - et la recherche du virologue Hillary Koprowski sur l’hépatite et la polio menée sur place. Retour sur le contexte de ces recherches : dans les années 1950, les États-Unis entrent dans une véritable course au vaccin contre la polio, une maladie qui touche les enfants. Jonas Salk, Albert Sabin et Hillary Koprowski, les plus grands scientifiques américains du moment, entrent en concurrence. Le vaccin de Salk est le premier écarté, celui de Sabin sera testé sur plus de 6 millions d’enfants en URSS entre 1958 et 1960, et le vaccin " Chat " de Koprowski testé sur un million de jeunes Congolais. Au printemps 1960, c’est finalement le vaccin d’Albert Sabin qui sera homologué et utilisé dans le monde entier. Les notes de Sabin attestent qu’il utilisait des reins de macaques pour la fabrication de son vaccin atténué, ce qu’affirme également Koprowski aujourd’hui. Mais rien ne l’atteste (le chercheur affirme avoir perdu ses documents).

Une conférence à la Royal Society

À sa sortie en 1999, le livre de Hooper déclenche une vive polémique au sein de la communauté scientifique. Le Dr Bill Hamilton, éminent biologiste américain, s’intéresse à la thèse et souhaite organiser un débat entre Hooper et les grands virologues internationaux. Afin d’y voir plus clair, il se rend au Congo dans l’idée de collecter des selles de chimpanzés. Mais en mars 2000, il meurt de la malaria. Les virologues Simon Wain Hobson, de l’Institut Pasteur (lire notre entretien ci-après), et Robin Weiss décident courageusement, contre l’avis de la plupart de leurs collègues et en mémoire de Bill Hamilton, d’organiser cette fameuse rencontre entre Hooper et Koprowski. Les 10 et le 11 septembre 2000, la première conférence sur les origines du sida est organisée à la Royal Society de Londres. Pour la première fois, un non-scientifique y est invité à s’expliquer sur l’état de ses recherches. Mais une preuve semble-t-il irréfutable contredit le travail de Hooper : des échantillons du vaccin antipolio de Koprowski sont retrouvés, testés et ne présentent aucune trace, ni de VIS, ni de VIH, ni de cellules de chimpanzés. La thèse de Hooper est officiellement rejetée par les revues scientifiques Science et Nature au printemps 2001.

Un documentaire pour susciter le débat

Quelles ont été alors les motivations de ceux qui ont décidé de faire ce film, autour d’une théorie rejetée par la majorité de la communauté scientifique ? La productrice Christine Le Goff raconte : " Après avoir lu le livre d’Edward Hooper, nous l’avons rencontré. Un homme passionné et passionnant, mais un homme si obsédé par son sujet qu’il en était presque effrayant. Alors que les débats de la Royal Society venaient de démolir sa théorie, il a réussi à nous convaincre de l’accompagner en Afrique. Et c’est là que nous avons retrouvé les témoins noirs qui travaillaient à l’époque au camp Lindi et au laboratoire de Léopoldville. Tout simplement, ces hommes nous ont raconté comment ils étaient chargés de s’occuper des chimpanzés puis de les tuer pour en prélever les organes, comment ils conditionnaient en petites doses le vaccin oral antipolio de 1956 à 1960. Rentrés de ce voyage, on s’est dit qu’on devait aller plus loin. "

Le travail dure trois ans et demi, non sans difficultés. Aujourd’hui, Catherine Peix, la réalisatrice, ancienne chimiste et biologiste, affirme " ne pas avoir voulu faire quelque chose de scandaleux ". " Nous avons essayé de comprendre, en prenant nos distances par rapport à Edward Hooper. De plus, nous n’avons pas voulu faire un film scientifique pour les scientifiques. " Consciente que " cette hypothèse est la plus haïe du monde scientifique ", Christine Le Goff dénonce " les dissimulations dont la science peut être capable ", et souhaite " redonner une place au citoyen " dans ces débats.

Et c’est justement le mérite de ce film. Il est en effet intéressant de connaître l’histoire et les enjeux d’une controverse. Car, comme le souligne Simon Wain Hobson, " bien que le film se trompe lorsqu’il affirme la nécessité de connaître les origines d’une maladie pour élaborer un vaccin ou un traitement - puisque la trithérapie existe avec le sida -, ne pas comprendre que l’homme s’intéresse toujours à ses racines, c’est ne pas comprendre l’homme ".

Jean-François Delfraissy, professeur d’immunologie à l’hôpital Kremlin-Bicêtre, qui intervient avant la projection du film pour préciser les priorités de la recherche actuelle, trouve pour sa part " normal que les citoyens s’interrogent ". Mais, comme Christine Rouzioux, virologue à l’hôpital Necker et ancienne directrice scientifique du Sidaction, ou Michaela Muller-Trutwin, de l’Institut Pasteur, il considère le film incomplet car très discret sur les autres thèses défendues aujourd’hui. De plus, selon Michaela Muller-Trutwin, " il est regrettable de ne pas dire à quel point la vaccination antipolio a été bénéfique dans son ensemble ". Tous rappellent que 45 millions de personnes sont aujourd’hui infectées par le virus du sida dans le monde, et que 5 millions de nouvelles contaminations sont dénombrées chaque année. " Nous ne sommes pas du tout dans l’historique de la maladie. On est en pleine action et en plein désastre ", confirme Jean-François Delfraissy. Un désastre sanitaire comme le monde n’en a jamais connu.

Source : www.humanite.presse.fr