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Hiroshima les derniers survivants racontent
C’était il y a soixante ans... Mais pour ces hommes et ces femmes que Vincent Jauvert a rencontrés à Hiroshima, le 6 août 1945, c’est encore aujourd’hui. Pas un moment de leur vie, pas un morceau de leur chair qui ne soit marqué par la bombe. Sans parler de cette honte dont leurs compatriotes les ont accablés. Et si leur sacrifice n’avait finalement servi à rien dans la victoire ? C’est désormais la thèse des plus grands historiens
par administrateur (5/08/2005)
Semaine du jeudi 28 juillet 2005 - n°2125 - Dossier
Au Japon, on les appelle les hibakushas - les irradiés. Le 6 août 1945, ils étaient collégiens, ouvriers ou jeunes mères de famille. A 8h15, le feu nucléaire les a surpris à l’école, à l’usine ou à la maison. Soixante ans plus tard, 80 000 habitent toujours là, à Hiroshima. Derniers survivants de la bombe atomique, ces témoins irremplaçables parlent rarement. Leur expérience atroce - et unique dans l’histoire de l’humanité -, beaucoup la vivent comme une honte. Certains ne l’ont même pas avouée à leur conjoint et à leurs enfants. Longtemps rejetés par la société, tous redoutent encore le regard d’autrui. Quelques-uns pourtant acceptent de briser le silence, afin que le monde sache leurs douleurs et leurs combats. Afin aussi qu’un tel cauchemar ne se reproduise jamais. Pour « le Nouvel Observateur », dix hibakushas se souviennent de ce 6 août 1945, des journées abominables qui ont suivi et de cette vie à jamais marquée. Taeko Teramae a le visage cassé et un oeil de verre. Pour masquer ses blessures, elle porte un épais fond de teint. Le 6 août 1945, cette petite dame bien mise était une adolescente de 14 ans. Pour son malheur, elle se tenait à 550 mètres du point d’impact de la bombe, là où presque personne n’a survécu. D’une voix frêle, elle raconte : « Ce matin-là, je travaillais au standard téléphonique d’Hiroshima. Comme tous les collégiens, j’étais mobilisée par l’armée. A 8 heures, c’était ma pause, je suis sortie dans le couloir. Dehors, il faisait un temps magnifique. J’ai vu quelque chose scintiller dans le ciel. Je me suis approchée de la fenêtre. Et d’un coup, tout est devenu lumière puis tonnerre. Un souffle incroyable m’a projetée. J’ai perdu connaissance. Mes copines ont été carbonisées sur-le-champ. A cause de leur casque de standardiste, sans doute. Revenue à moi, j’ai voulu m’enfuir. Mais il y avait trop de cadavres dans l’escalier. Alors j’ai sauté du deuxième étage. Je n’avais plus figure humaine : mon visage était coupé en deux et mon oeil gauche pendait. Je ne voyais plus. J’avançais dans les décombres, les bras en avant. »
Sunao Tsuboi était à quelques centaines de mètres de là, sur
le chemin de l’université. A cette distance de l’épicentre,
deux personnes sur trois sont mortes sur le coup. « J’avais 20
ans et j’étudiais le génie mécanique, raconte cet octogénaire
dont la peau du visage est comme marbrée de plaques blanc
ivoire. Je marchais dans la rue quand il y a eu cette
formidable lumière couleur argent et rouge et cette
déflagration qui m’a propulsé à 10 mètres. Quand je suis
revenu à moi, j’étais devenu un monstre. Mes oreilles étaient
déchirées, mon visage brûlé. Au bout de deux ou trois heures,
ma peau s’est décollée et s’est mise à pendre comme un
vêtement trop grand. J’ai commencé à errer, tel un fantôme. »
Un peu plus loin, à 2 kilomètres de l’épicentre, Hitoshi
Takayama, collégien mobilisé de 15 ans, s’apprêtait à prendre
son service dans une usine de réparation de voitures. « Nous
étions réunis dans la cour pour écouter les ordres du chef,
raconte le vieil homme. Nous avons entendu un B29 et nous
avons rigolé. Tout seul, l’avion n’avait pas l’air bien
menaçant. Et puis il y a eu la lumière, le bruit... Je me suis
réveillé un peu plus tard sous un camion. Autour, il faisait
noir. Nous étions sous le champignon atomique, mais je
l’ignorais. Je croyais que c’était la fin du monde. J’ai
appelé "maman, maman". Je voulais lui dire au revoir. Puis, je
me suis relevé et j’ai vu : ma cité était rasée. »
Après le choc, les survivants tentent de fuir le centre-ville,
dont les maisons en bois commencent à s’embraser. Mais
Hiroshima est construite sur le delta de sept rivières. Et
tous les ponts, sauf un, ont été détruits par l’explosion. Des
milliers de personnes sautent dans l’eau. La plupart y
meurent, noyées.
Des milliers d’autres continuent d’errer dans les décombres,
abasourdis, assoiffés. L’intense chaleur, les radiations et la
poussière assèchent atrocement les gorges. On rampe jusqu’aux
bouches à eau. Mais elles sont scellées et on n’arrive pas à
les ouvrir. Alors on agonise là. De partout monte le même
râle : « A boire. »
Cette supplique obsède encore les hommes et les femmes venus
des environs porter secours aux victimes dans les heures qui
ont suivi le cataclysme. Isao Wada se souvient : « J’avais 19
ans et j’étais soldat dans une île à 15 kilomètres au sud
d’Hiroshima. Je m’y entraînais aux attaques suicides. J’étais
candidat kamikaze. Vers 14 heures, ce 6 août, nos supérieurs
nous ont ordonné d’aller au centre de la ville afin d’aider
les rares médecins et infirmières locaux encore en vie [sept
sur dix sont morts dans le bombardement]. Nous devions
transporter les corps mutilés jusqu’à un poste de secours.
C’était un travail abominable. Nous tirions les blessés par
les pieds ou par les bras. Mais leur peau se décollait et
restait dans nos mains nues. Les pauvres âmes nous suppliaient
de leur donner de l’eau. Mais nous n’avions pas le droit. On
nous disait que cela les tuerait. Je n’oublierai jamais ces
supplications. »
Les sauveteurs de fortune seront eux-mêmes gravement irradiés.
Comme tous ceux qui viendront au centre de la ville dévastée,
dans les heures et les jours suivant le bombardement, en quête
d’un proche.
Hiroshi Maruya habitait dans un petit village, à 60 kilomètres
d’Hiroshima. Il avait 20 ans et était très amoureux. Sa belle
voisine, si belle qu’il n’osait lui adresser la parole, était
partie très tôt le matin pour la grande ville. Quand il a vu
l’étrange nuage de l’explosion, il a compris que quelque chose
de grave s’était passé. Après deux jours d’attente angoissée,
il est allé à la recherche de sa bien-aimée : « Pour m’y
retrouver dans la cité en ruines, j’ai suivi les voies de
tramway, dont les rails avaient fondu. C’était l’enfer. Le sol
était jonché de chevaux carbonisés, les quatre jambes en
l’air. Partout, des corps noircis, figés. Des vers blancs, par
milliers, grouillaient. J’ai marché pendant des heures dans
les décombres, et j’ai fouillé les rares bâtiments en béton
encore debout, où l’on avait entassé des cadavres comme des
sardines. Mais je ne l’ai pas trouvée. Alors je suis rentré,
désespéré. »
Au passage, le jeune amoureux longe les cohortes de martyrs
qui ont réussi à traverser les rivières et rejoignent
lentement, en silence, les collines avoisinantes. Aucun
survivant d’Hiroshima n’a oublié ces sinistres processions
d’écorchés vifs.
Hiroko Hatakeyama avait 6 ans en 1945 et son village de
fermiers était à 3 kilomètres du centre-ville. La bombe l’a
surprise dans la cour de son école. Terriblement choquée, la
bouche remplie de sable et de poussière, elle a réussi à
rentrer chez elle, seule. Le spectacle qui l’attend est
épouvantable. « Nous habitions sur la route nationale. Et toute
la journée, et les jours suivants, des hommes et des femmes
monstrueux passaient devant chez nous, les bras en avant et
les pieds nus. C’était effrayant. »
De même, aucun survivant n’a effacé de sa mémoire le moment où
il a découvert le cadavre mutilé d’un fils, d’un père ou d’une
mère. Seiji Tani avait 14 ans en 1945. Il était mobilisé dans
une usine de cartouches, à 15 kilomètres d’Hiroshima. Le
lendemain du bombardement, il décide de rentrer chez lui. Mais
la maison de ses parents était située à seulement 300 mètres
de l’épicentre. « Je n’ai trouvé que des tuiles encore chaudes
et une baignoire. Tout le reste était parti en fumée,
raconte-t-il. Dans mon quartier, il n’y avait qu’un seul
survivant. Il m’a dit qu’avant l’explosion il avait vu ma mère
sur un pont. Je l’ai cherchée pendant deux jours, dans les
gravats. Finalement j’ai lu son nom sur une liste de morts. On
m’a dit : "Elle est dans le trou numéro trois." Et je l’ai vue,
là, au milieu de cadavres bien rangés tête-bêche, prêts à être
incinérés. Un gars m’a donné un couteau et m’a dit : "Coupe-lui
une mèche de cheveux, parce qu’après il ne restera rien
d’elle." Je l’ai fait. Je me souviendrai de cette scène
jusqu’à ma mort. »
Mais, même dans l’enfer atomique, la mort ne triomphe pas
toujours. Même là, il y a place pour le miracle de la vie.
Voyez l’extraordinaire histoire de Sadako Kiruba, aujourd’hui
gérante d’un petit restaurant dans un quartier populaire
d’Hiroshima. Elle raconte : « Le 8 août, dans le sous-sol des
bureaux de la caisse d’épargne, alors que des centaines de
blessés assoiffés agonisaient, une petite voix a murmuré : "Je
vais accoucher." Et, dans le noir, une autre voix lui a
répondu : "Je suis sage-femme, je vais vous aider." La femme
enceinte, c’était ma mère, et le bébé à naître, c’était moi.
L’accoucheuse était gravement brulée, elle se croyait perdue,
mais elle nous a prodigué les soins nécessaires. Tout le monde
l’a assistée. Plus tard, les rares rescapés nous ont dit que
pendant l’accouchement ils avaient oublié leurs souffrances.
Et la sage-femme a survécu. »
Taeko Teramae, elle, a été sauvée par l’une de ses
professeurs, au courage magnifique. « Comme tant d’autres,
j’avais sauté dans une rivière et j’étais en train de me
noyer, se souvient-elle. Alors, cette jeune femme a plongé
dans l’eau, m’a amenée jusqu’à la rive et m’a portée sur une
colline. Elle m’a confiée à un militaire et lui a fait jurer
de prendre soin de moi. Puis elle est retournée dans Hiroshima
secourir d’autres blessés. Elle avait 22 ans et elle est morte
un peu plus tard. »
Dans les jours qui suivent le bombardement, beaucoup de
survivants sont emmenés, par camions militaires, dans les
villages environnants ou, par bateaux, sur des îles proches.
On les entasse dans des temples, des préaux d’écoles ou chez
des particuliers. Tout manque, la nourriture, les médicaments,
les soins. Pour tout remède, on leur donne ce que l’on trouve,
des herbes, des tisanes ou des onguents. Débutent alors de
longues semaines, de longs mois souvent, de convalescence,
dans la souffrance et le désespoir mêlés. Après avoir été
sauvée par son professeur, Taeko Teramae est transportée sur
une île pour grands blessés. « C’était abominable,
raconte-t-elle. Nous étions les uns sur les autres, dans la
crasse et la puanteur. Tout le monde mourait autour de moi. On
ne comprenait pas pourquoi. »
Très vite, un grand nombre de rescapés présentent les
symptômes aigus de l’irradiation : perte de cheveux, saignement
des gencives ou diarrhées. D’autres vomissent du sang. Mais
personne à Hiroshima ne soupçonne qu’il s’agit là des effets
de l’étrange bombe qui a rasé leur ville. On pense d’abord à
des gaz toxiques que les Américains auraient largués en
secret. Puis on parle de maladies nouvelles, d’épidémies. La
rumeur enfle. On murmure que les survivants sont contagieux.
Les hibakushas font peur.
Les Américains, eux, connaissent la vérité. Mais les
vainqueurs ne disent rien. Au contraire, dès septembre 1945,
quelques jours seulement après la reddition de l’empereur
Hirohito, la « force occupante » interdit tout article sur les
conséquences de l’explosion atomique. Cette censure durera le
temps de l’occupation - sept ans.
Non seulement les Américains laissent courir les rumeurs, mais
ils mentent sans vergogne. Dans leur propagande, ils affirment
que l’arme nucléaire n’a aucun effet à long terme sur les
humains. Pourtant, discrètement, ils étudient ces effets
prétendument inexistants. En 1947, ils créent à Hiroshima
l’Atomic Bomb Casualty Commission (ABCC), un organisme de
sinistre mémoire pour les hibakushas. Les rescapés y sont
appelés à donner des échantillons de leur sang, de leur peau
et du reste pour examens. De Washington, des médecins viennent
analyser les données ainsi recueillies. Mais ils se gardent
bien de soigner les pauvres bougres venus à l’ABCC dans
l’espoir d’être enfin soulagés. Et ils ne communiquent pas
leurs conclusions.
Pourtant les faits sont terribles. Dès 1950, une vague de
leucémies emporte des milliers d’irradiés. Quelques années
plus tard, c’est le cancer de la thyroïde qui tue les rescapés
d’Hiroshima. Et tous les hibakushas présentent des symptômes
communs : grande fatigue, nausées, apathie. Les survivants ne
savent que faire. Ils sont désemparés, abandonnés.
Car, pendant de longues années, le gouvernement nippon ne va
pas s’occuper d’eux. Pour lui, comme pour toute la société
japonaise, qui veut oublier la défaite, les hibakushas
n’existent pas. A Tokyo, on considère - aujourd’hui encore -
que l’Amérique est seule responsable de leur sort, alors qu’à
l’évidence le bombardement est dû, en partie, à l’entêtement
fanatique de l’empereur Hirohito à poursuivre la guerre (voir
interview de l’historien Hasegawa p. 13). Les survivants de la
bombe atomique devront attendre douze ans - douze ans ! - avant
que soit créé le premier hôpital pour irradiés. Douze ans
aussi pour qu’ils bénéficient de la gratuité des soins. Ils
devront patienter onze ans de plus, jusqu’en 1968, pour avoir
droit à une petite indemnité mensuelle. Finalement, ce n’est
qu’en 1995 - cinquante ans après ! - que la Diète japonaise
adoptera une « loi générale d’aide aux survivants de la bombe »